Alors qu’elle allaitait son enfant dans la gare de Nantes, une jeune maman s’est faite expulsée de l’espace vente ce 17 janvier car elle « ne peut pas faire ça ici ». Allaiter est pourtant un geste naturel, pour nourrir son enfant, qu’aucune règle n’interdit. Qu’est-ce qui a pu pousser des employés de la SNCF à interdire une femme d’exercer son droit le plus naturel ? Le problème viendrait de l’image du sein et de l’allaitement maternel.

Emilie Thirault, infirmière puéricultrice, réalise des consultations allaitement dans l’hôpital où elle travaille, pour accompagner au mieux les mères qui souhaitent allaiter leur enfant. Après un an de formation en puériculture, où elle a pu apprendre quelques notions sur l’allaitement, elle s’est formée plus en profondeur avec un diplôme universitaire sur le sujet. Passionnée, elle réagit à cet événement.

Que montre cet événement sur le regard que porte la société sur l’allaitement maternel ?

En France, l’allaitement n’est pas complètement dans les normes. Le sein est vu comme un objet sexuel et pas comme la manière naturelle de nourrir son bébé. Pourtant, une femme qui allaite en public n’est pas en train de s’exhiber, elle donne à manger à son enfant. Ce geste choque un certain nombre de personnes, pourtant, on accepte de voir dans les publicités des femmes à moitié nues. Tout est contradictoire. L’allaitement est mal vu car le sein est sexualisé et ça dérange d’associer un enfant avec.
Mais ce n’est le cas qu’en France. J’ai eu l’occasion de travailler à Djibouti, un pays majoritairement musulman. Je me souviens d’une femme, habillée d’une burka, je ne voyais que ses yeux, qui a sorti un sein pour nourrir son bébé en salle d’attente, au milieu d’hommes, sans que cela ne choque personne. La connotation qu’on donne à la poitrine de la femme n’est donc que culturelle.

Certaines femmes veulent-elles allaiter mais n’osent pas, pour des raisons particulières ?

Oui, parfois c’est par pudeur. Elles ne veulent pas toujours le manipuler ou que nous, professionnels, regardions le sein, que ce soit pour l’allaitement ou des dépistages de maladies, car le sein est vu comme un objet sexuel.
Les femmes qui veulent allaiter peuvent aussi ressentir beaucoup de pression, de la part de l’entourage notamment. Parfois, les proches vont conseiller la jeune maman et aller à l’encontre de sa volonté, ce qui peut vite la démotiver. L’avis du co-parent (c’est le therme qu’on utilise maintenant pour parler du deuxième parent) importe fortement, car il va accompagner la mère. C’est pourquoi je leur demande toujours en consultation ce qu’ils pensent de l’allaitement, pour que la maman ait toujours un soutien et que cela puisse durer le plus longtemps possible. Et on peut voir aujourd’hui, qu’il y a de plus en plus de femmes qui souhaitent allaiter après l’accouchement.

Pourquoi aujourd’hui les femmes veulent-elles plus allaiter qu’avant ?

On peut le voir depuis une quinzaine d’années. Dans les années 1980, l’allaitement a été fortement abandonné, au profit du biberon devenu symbole de liberté alors que les femmes commençaient à travailler et à s’émanciper. N’importe qui peut le donner. Mais aujourd’hui, on évolue sur l’enfant, avec les soins de développement, le bio, etc. Les mamans ont plus envie de prendre soin de leur santé et de celle de leur enfant. Mais on observe une cassure au bout de deux mois et demi environ, au moment de la reprise du travail. Une démotivation peut être induite par le manque de temps, puisque tirer son lait est plus long que de préparer un biberon.

En quoi le lait maternel est-il meilleur que le biberon ?

Le lait maternel est vivant. Quand le bébé tète, des échanges se font entre sa salive et le mamelon, et donc le lait s’adapte à l’enfant. Il se modifie en fonction de son âge, son sexe, sa santé (il peut transmettre des anticorps si nécessaire) et il adapte les nutriments en fonction de ce dont il a besoin. Et ça le lait en poudre ne le fait pas du tout.
En plus, de prendre soin de la santé du bébé, l’allaitement prévient la mère de certaines maladies comme la sclérose en plaque, la polyarthrite rhumatoïde, ou encore le cancer du sein, et aide l’utérus à reprendre sa place après l’accouchement.
Et enfin, l’allaitement favorise l’attachement entre l’enfant et sa mère. Sa position quand il boit les met face à face et développe en lien très fort entre la mère et son bébé.

Qu’est-ce qui fait que ce soit si méconnu du grand public ?

Le grand public est assez peu informé sur ce sujet. Les professionnels de ce milieu ne sont pas toujours assez formés sur ce sujet. Certains ne veulent pas des former plus car cela reste un coût, ou parce qu’il faut remettre en question beaucoup de chose qu’on pense savoir, ce qui n’est pas simple pour tout le monde. En plus, beaucoup de publicité sont diffusées autour des laits en poudre, car il y a une vraie économie dessus, que les industriels ne sont pas prêts à laisser tomber. Et même si un marché de l’allaitement maternel se développe, avec des tire-laits par exemple, aucune publicité n’est faite dessus pour le promouvoir.

Comment changer ce regard critique de la société vis-à-vis de l’allaitement ?

Il faudrait plus informer sur le sujet. Déjà, les professionnels de santé devraient faire plus formations pour ne pas s’appuyer sur des études datées et plus d’actualité. Ensuite, la règlementation pourrait aider les femmes. Même si ce n’est pas interdit d’allaiter en public, c’est encore mal vu, il faut donc normaliser la chose. Par exemple, au Canada, certains centres commerciaux sont équipés de salle d’allaitement pour que les femmes puissent nourrir leur enfant au calme et sans la pression des regards.
Aussi, le gouvernement pourrait informer le grand public avec des campagnes de sensibilisation, comme ils peuvent le faire avec les maladies hivernales ou la vaccination.
Dans tous les cas, il ne faut pas dénigrer l’allaitement, mais il ne faut pas non plus stigmatiser les mamans qui choisissent de nourrir leur enfant au biberon : il vaut mieux un biberon donné avec amour, qu’un sein avec dépit.